Elle remue dans le lit, contre l'oreiller trop mou. Elle cherche un corps à côté d'elle, mais ses doigts butent contre la table de nuit. Elle se retourne et manque de tomber de son petit lit une place.
« Hélène, » répète la voix à côté d'elle.
Elle se réveille brusquement, dans un sursaut. La seule source de lumière de la petite chambre est celle de la salle à manger, qui parvient de la porte entr'ouverte. Elle éclaire le visage de sa mère, penché sur elle.
« Maman ? »
« Je viens de rentrer, » chuchote t-elle, « il est presque vingt heures. Je viens de lire ton mot... »
Tout se bouscule dans la tête d'Hélène. Désorientée, elle se redresse dans son lit, essayant de remettre de l'ordre dans les évènements.
Après s'être misérablement évanouie devant Thomas (elle maudissait les deux semaines sans dormir ou manger correctement, cette tournée qu'elle vivait pour la première fois), ce dernier l'avait laissée reprendre ses esprits toute seule. Elle s'était réveillée avec une converse à lacets étoilés et un verre d'eau sous le nez comme seuls signes de la présence du garçon.
Ils étaient retournés à la salle sans dire un mot, et dès leur arrivée, Hélène avait fait demi-tour et était partie sans bruit, fuyant lâchement Thomas, et Tom et son groupe.
Thomas ne l'avait pas suivie, ne l'avait pas arrêtée, rien.
Plus que le froid, ce fut cela qui fit couler ses larmes.
Elle avait fini sa nuit dans une gare encore vide, sans pouvoir dormir, appuyée contre un mur, à attendre le matin et les premiers trains qui partaient dès cinq heures et demie et arrivaient peu après neuf heures à Paris.
Dans le train qui la ramenait chez elle, Hélène pensait à tout ce qui s'était passé en à peine trois jours. A cet espèce de coup de foudre. A Thomas. A Tokio Hotel. Aux billets de concert qui ne serviraient pas et qui attendaient dans leur enveloppe. Elle se trouvait pitoyable, observant par la fenêtre du train les paysages de plus en plus familier au fur et à mesure que le véhicule ralentissait et s'arrêtait dans la gare d'Austerlitz.
Elle était rentrée dans l'appartement déserté pour la journée de ses parents partis au travail et de son frère et sa s½ur abandonnés à la garderie pendant les vacances, et aussitôt, elle s'était glissée sous sa couette familière, imprégnée de l'odeur d'enfant de Léah, et avait dormi d'un sommeil de plomb.
Et maintenant, sa mère la regarde avec inquiétude, une main posée sur la sienne. Elle se rend compte que quelque chose cloche -pas de cris, pas de rires, pas de bruits de remue-ménage.
« Maman, où ils sont, Maxence et Léah ? Et papa ? »
« Au ciné, je me suis dis qu'on serait bien, juste toutes les deux, non ? » demande t-elle d'une petite voix timide, serrant la main de sa fille. « Je te laisse te réveiller, je suis juste à côté. »
Elle s'en va. Hélène est désorientée. Tant de gens sont passés dans sa vie comme des courants d'air ces derniers jours, et il ne lui en reste rien. Ou, rien que des souvenirs amers. Elle regarde les posters sur ses murs et ne reconnaît pas ceux qui sont dessus, surtout pas le guitariste qui lui sourit fièrement au-dessus du lit de Maxence. Elle baisse rapidement les yeux. Sur ses bras, il y a encore les autographes qu'elle n'a pas eu le temps d'ôter.
Ils ressemblent à ceux de Thomas, ainsi bariolés, et le c½ur d'Hélène se serre. Elle sait au fond d'elle qu'elle ne le reverra jamais. Peut-être même qu'elle ne retournera jamais à un concert. A cet instant précis, elle n'en a pas la moindre envie. Elle triture un mèche de cheveux qui tombe sur sa poitrine, se retenant de retomber dans les draps chauds.
Hélène se sent terriblement fatiguée, terriblement impuissante. A l'heure qu'il est, Thomas doit être rentré dans la salle, il doit être dans la fosse, il doit vivre son concert sans une pensée pour elle. Un instant, un furtif instant, elle espère qu'il se soie lancé à sa poursuite, quitte à manquer ce foutu concert, et qu'il l'aie retrouvée.
Mais c'est impossible, impensable, improbable, alors elle se lève et titube jusqu'à la porte, dans la pénombre de la chambre.
Sa mère est assise dans le salon, regardant d'un air absent les informations à la télévision. Dès qu'elle la voit, elle éteint le poste et lui sourit. Hélène lui répond d'un petit sourire un peu tremblant, et court presque se nicher contre sa mère, posant sa tête contre son épaule.
« Alors ? » demande finalement sa mère d'une petite voix, « c'était bien ? »
Hélène baisse les yeux, les paupières lourdes de fatigue et des larmes qu'elle a versées. Elle a été une vraie pleurnicharde ces derniers jours, alors elle se retient de pleurer en expliquant d'une voix fluette et calme tout ce qu'il s'est passé ces derniers jours.
Sa mère l'écoute parler sans bouger, jusqu'à ce qu'elle aie fini. Hélène se rend compte au fil de son récit que tout s'est tassé, et qu'il ne s'est passé que trois jours depuis sa rencontre avec Thomas. Sa gorge se serre comme elle raconte l'attirance qu'exerce sur elle le jeune homme.
« Je me suis peut-être emballée, » conclut-elle dans un souffle, « mais maman, je n'y peux rien. Je n'ai rien pu faire. »
« Je ne crois pas que tu pouvais faire quelque chose, ma puce. Tu n'y es pour rien, tu n'as rien fait. Tout est allé très vite, mais tu n'y es pour rien. Arrête de te blâmer, Hélène. Laisse-le vivre sa vie et vis la tienne. »
Les mots de sa mère dénouent son estomac et apaisent un peu son c½ur, et elle se laisse aller contre elle, se laisse enlacer maladroitement, se laisse embrasser sur le sommet du crâne. Sa mère n'a jamais été douée pour les câlins réconfortant.
« Je t'aime, maman. »
« Mmh. Il faudra refaire ta couleur, » fait-elle remarquer en posant un nouveau baiser sur les racines blondes de sa fille, et Hélène rit doucement, se blottissant un peu plus dans le giron maternel.
Quelques jours après, elle reprend un train de vie normal. Elle est allée se faire rembourser les billets de train inutilisés à la gare, et épluche les petites annonces en cherchant des offres d'emploi potable. Elle entoure une énième annonce de baby-sitting quand son téléphone vibre sur la table. Numéro caché. Hélène hésite un instant -elle a laissé quelques messages hier pour des offres d'emploi, après tout- et répond.
« Allô ? »
« Hélène, » fait une voix qu'elle connaît bien, « je voulais juste te prévenir que les concerts de Douai et Dortmund étaient annulés. Bill est...malade. »
« Thomas. Pourquoi tu m'appelles ? Où est-ce-que tu as eu mon numéro ? »
« Pour te prévenir. Et je l'ai pris sur ton portable. »
Elle fronce les sourcils, sentant ses doigts trembler comme ils se crispent sur le téléphone. La voix du fils Hoffmann lui fait mal.
« Ecoute, je- »
« Thomas, ne m'appelle plus. »
« Hélène- »
« Je ne veux plus t'entendre, je ne veux plus te voir, rien, » articule t-elle calmement, bien qu'elle regrette chaque mot.
Il y a un silence.
« D'accord. »
Et la tonalité résonne.
Hélène garde le téléphone contre son oreille jusqu'à ce qu'elle se rende compte qu'elle ne respire presque plus.
Alors, elle le pose calmement sur la table et se penche un peu trop bas sur ses petites annonces, la vue un peu trouble. Quelque part, elle a gagné. Elle n'avait rien à perdre, et c'est une victoire plutôt amère, mais elle a gagné.
Plus d'un mois plus tard, elle s'appuie contre la paroi du wagon de métro dans lequel elle se trouve, et baisse les yeux, tripotant ses ongles. Ses yeux s'écarquillent quand elle voit une converse noire, aux lacets d'un même noir et sur lesquels des étoiles sont alignées, mécaniquement.
Elle remonte lentement la tête, cachée derrière ses longs cheveux redevenus blonds, mais le propriétaire de la converse lui tourne la tête, et porte une capuche qui cache ses formes et ses cheveux. Il, ou elle, descend à la station suivante, son lacet défait traînant légèrement derrière lui.
Elle regarde les étoiles filer et, dans sa tête, fait le v½u que ce ne soit pas Thomas. Elle sait qu'il y a peu de probabilités pour que cela soit lui ; mais de toute façon, la converse, ses lacets, ses étoiles et leur propriétaire a déjà disparu dans la foule.
Hélène repense une dernière fois aux étoiles, à la façon dont les forces doivent se compenser pour qu'un troisième corps puisse se glisser dans un problème à deux corps, et à la façon dont un corps chute si les forces sont inégales. Elle se rappelle qu'elle a gagné, aussi, qu'elle peut être plus forte que Thomas, si elle veut.
Peut-être que ce ne sont que des illusions. Ou peut-être qu'elle est le point d'équilibre qui ne dépend d'aucun des points principaux.
Hélène ne sait qu'une chose, c'est que si elle est tombée un jour, elle a su se relever.
Elle ne sait pas si elle est étoile, satellite, planète. Elle n'est qu'un corps céleste, un objet de l'univers, à la merci des lois de la gravité et de l'attraction. Peu importe combien les étoiles peuvent briller ou l'attirer. Si elle est plus forte qu'elles, elle ne tombera jamais.
C'est ainsi que fonctionne la mécanique céleste.