« Monsieur, » fait-il au réceptionniste d'un ton assuré, le saluant d'un signe de la tête.
« Excusez-moi, mais vous allez devoir quitter les lieux. »
« Je ne crois pas, » répond Thomas d'un ton froid. « Mon père a du réserver une chambre à mon nom dans votre établissement. »
Il accompagne sa phrase d'une fouille rapide de son sac pour en sortir sa carte d'identité, qu'il pose sur le comptoir sans un mot, avant de la pousser vers l'homme qui le regarde d'un air pincé.
Un long silence suit, pendant lequel Hélène regarde Thomas d'un air étonné, mais ce dernier garde ses yeux fixés sur le réceptionniste, qui consulte son ordinateur, la carte d'identité du jeune homme à la main. Il finit par la lui rendre, posant sur lui un regard froid et détaché, avant de lui remettre une carte magnétique.
« Chambre 212. Monsieur, madame, bon séjour et bonne nuit. Un portier va prendre en charge- »
« Rien du tout, » le coupe Thomas, « on a des bras, on sait s'en servir. »
Sur ces mots, il empoche la carte, remet son sac sur son épaule, et reprend la main d'Hélène dans la sienne. Ils retournent dehors sans un bruit. Hélène sent sur eux les regards bovins de quelques fans qui ont suivi la scène. Elle déglutit, mal à l'aise, décalée. Thomas se place comme si de rien n'était au bout de la file, et cale son sac entre ses chevilles. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle se décide enfin à lui parler.
« Alors, c'était ça, tes magouilles en allemand ? »
« Des magouilles ? » fait-il avec un rictus amusé. « On croirait que je suis pistonné, à t'entendre. »
« Moi, j'appelle ça être pistonné. »
« Si j'étais pistonné, je ne passerais pas des heures voir des journées à les attendre dans le froid. »
Sa phrase claque. Hélène baisse la tête. Elle ne sait pas vraiment ce que Thomas fabrique, comment il peut obtenir de son père une chambre dans l'établissement où séjournent les Tokio Hotel, et surtout, pourquoi.
« He, on va dormir dans un vrai lit, dans une vraie chambre, t'es pas contente ? »
« Si, si, bien sûr, » se reprend-elle, « merci. »
Elle sourit avec maladresse, et Thomas a à peine le temps de lui répondre que des cris amusés se font entendre.
« Saki ! Saaaaki ! » s'exclament des fans à côté d'eux.
En effet, le garde du corps le plus connu du groupe a fait son apparition, accompagné de quelques gardes du corps à la désormais célèbre veste "VSD Hamburg".
« Ha, » souffle Thomas. « Qui dit Saki dit... »
Tokio Hotel.
Hélène serre la main de Thomas et regarde avec impatience la portière de la voiture qui s'est garée non loin.
Bientôt, elle s'ouvre, et un corps sort du véhicule avec souplesse. Les fans sont bien rodés : les bras se sont tendus, les places de concert et autres supports ont été sortis. Le petit batteur –qui dépasse à peine Hélène- signe en silence, répondant aux brefs « Wie ghet's ? » et autres « Ca va ? ».
Thomas a aligné le bras d'Hélène près du sien, et sourit à Gustav en lui débitant un « Hallo, wie ghet's ? Danke für aless. » pendant qu'il signe. Il lui sourit en réponse, le saluant d'un petit signe de tête.
La même petite phrase va au bassiste, qui se contente d'un large sourire, puis à Bill, qui répond, à la surprise d'Hélène, un petit « Danke Thomas », faisant siffler le "s" entre ses dents.
Cependant, l'adolescent ne dit rien au guitariste, se contentant de lui sourire. Ce dernier signe, jette un regard aux médiators qui pendant en collier autour de son cou, lui sourit, puis signe le bras d'Hélène, et celui du fan suivant.
Ils se retournent une dernière fois pour un bref signe de la main, sur un « Danke schööööön » de la part des fans présents. Puis, accompagnés de leurs gardes du corps chargés d'une valise pour chacun, ils disparaissent dans l'hôtel.
Thomas laisse passer quelques minutes, puis entre à nouveau dans l'hôtel, sous les regards noirs des fans. Hélène le suit en silence jusque dans l'ascenseur, et ne reprend pas la parole avant qu'ils soient arrivés dans la chambre.
« Tu vas m'expliquer ? » attaque t-elle farouchement, sans même prendre le temps d'ôter sa veste.
« Expliquer quoi ? » réplique Thomas d'un ton calme, les yeux baissés sur ses converses dont il dénoue les lacets avec des gestes lents.
Hélène ne sait pas vraiment ce qu'elle lui reproche, au fond. Ou plutôt, elle lui reproche tellement de choses qu'elle n'arrive pas à les formuler.
« Comment ton père et ton nom peuvent t'obtenir une chambre dans un hôtel hyper luxueux où sont les Tokio Hotel ? Comment tu peux les suivre comme ça ? Et qui est-tu vraiment, en fait ? »
Son discours lui semble presque ridicule, et le manque de réaction de Thomas la vexe. Il continue à délacer ses chaussures calmement. Les médiators s'entrechoquent doucement au gré de ses mouvements.
Hélène a l'impression qu'elle va exploser.
« Je suis un fan, tout simplement. Comme toi. »
Hélène se sent soudainement très fatiguée, très lasse. Elle sait qu'elle ne pourra rien tirer de plus de Thomas, que ce soit maintenant ou demain, et probablement jamais, même.
« Allez, viens dormir. On part tôt, demain, après tout. »
Elle hoche la tête et pose son sac. Thomas est assis sur le grand lit double. Ses pieds sont toujours enfoncés dans ses converses en toile aux lacets défaits, et il s'attelle à enlever son tee-shirt, qu'il lance sur un fauteuil, avant de commencer à déboucler sa ceinture.
Au moment où les fines chevilles de Thomas glissent légèrement hors de ses chaussures dont les lacets s'étendent sur la moquette épaisse comme des serpents tortueux, au moment où son estomac se creuse comme il déboutonne son jean, au moment où il courbe les lèvres pour chasser d'un souffle une mèche qui lui barre le visage, Hélène se rend compte qu'elle va dormir dans le même lit qu'un garçon charmeur et charmant qu'elle vient à peine de rencontrer et dont elle ne sait rien.
Elle n'est plus une gamine (elle va avoir 18 ans, que diable !) mais ses joues rosissent légèrement, plus par coquetterie que par véritable gêne. En face d'elle, Thomas continue de se dévêtir calmement, sans montrer aucun signe de conscience de son observation.
Ce n'est que lorsque qu'un pied, un long pied blanc et nu, se glisse hors d'une des converses de Thomas qu'Hélène détourne son regard et commence à déboutonner sa veste, l'estomac noué, défaisant les boutons avec patience, se concentrant sur les froissements de leurs vêtements qui tombent dans un son feutré, troublé par celui des médiators de Thomas.